BEAUTÉ DE VENISE ET DE SON CARNAVAL

Le quatrième volume de la collection « Poésie des villes et des régions » permet un voyage original et complet dans la plus belle des cités. C’est non seulement un beau livre qui comporte plusieurs centaines de photographies en couleurs, mais aussi de passionnants articles historiques rédigés par François Brizay, un des meilleurs spécialistes de l’histoire italienne, ainsi qu’une exceptionnelle anthologie de textes littéraires, du Moyen-âge à nos jours, d’auteurs connus ou moins connus, tels que Baffo, Balzac, Byron, Caron, Casanova, Cézanne, Chateaubriand, Dante, Fruttero, Lucentini, Gautier, Goethe, Goldoni, Hemingway, James, Lawrence, Mann, Maupassant, Monet, Montesquieu, Musset, Nietzsche, Pétrarque, Pound, Proust, Régnier, Sand, Shakespeare, Stendhal, Taine ou Wagner. On y découvre aussi toute l’atmosphère du carnaval si élégant de la Sérénissime, avec des graphismes créatifs et une nouvelle inédite de Marjolaine Morin. Le plan va du général au particulier, en commençant par la lagune, la ville dans son ensemble, son histoire, sa géographie, ses traditions, sa population, puis en explorant chacun des six quartiers, dans lesquels on retrouve des lieux célèbres, tels que le palais des doges ou la basilique San Marco, mais aussi des endroits écartés, perdus dans le dédale vénitien. Puis on s’éloigne par Murano. On trouvera enfin deux pages d’informations pratiques qui permettent d’organiser un voyage à Venise, par le choix des transports, des hôtels et des restaurants.

Photographies, graphismes et présentation par Thierry Orfila, présentation historique par François Brizay.

2011, relié cousu, couverture cartonnée, imprimé en France par Jouve sur papier couché (glacé), épaisseur 2,5 cm, largeur 21 cm, longueur 29,7 cm, 308 pages. 

 

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Beauté de Venise et de son carnaval

 

Préface

 

Venise possède une musicalité, celle de l’eau et de la pierre. Aucune autre ville au monde ne préserve à ce point le silence, condition sine qua non du surgissement musical. Puisque ses capillarités urbaines sont liquides, l’automobile, ce tyran des cités modernes, en est exceptionnellement bannie, et les moteurs des vaporetti ou des bateaux taxis ne vrombissent guère que sur le Canal Grande. La pierre construite en labyrinthe s’unit à l’eau pour exiler la technique bruyante des moteurs à explosion, trop puissante et inadaptée à l’intimité étroite des petits canaux et des calli. Ainsi, ce double capitonnage secrète-t-il un doux silence, propice à la rêverie et à la méditation, entrecoupée parfois des sons de cloches, si purs, des chansons auxquelles se prête si bien la langue de l’opéra et de tous les bruits de l’activité humaine et naturelle, chamailleries, éclats de rires, discussions passionnées, claquement des pas sur les pavés, linge qui flotte dans le vent, ressac le long des quais, cri sauvage de mouette ou roucoulement de pigeon. Il n’est pas innocent qu’elle ait engendré deux des plus grands compositeurs, Monteverdi et Vivaldi, que bien d’autres s’en soient inspirés, et que plusieurs l’aient désirée au point de mourir dans ses bras ou d’y être enterré, comme Wagner et Stravinsky.

Le nom même de « Venise » possède une rare douceur, avec ses deux fricatives, initiale et finale, ainsi que sa nasale, associées à des voyelles d’aperture modérée et prolongées rêveusement par le « e » muet. Son étymologie semble confirmer cette caresse en désignant la déesse de l’amour. Certes, en italien, le nom devient plus dynamique, « Venezia », mais en anglais il retrouve son allure suave et fait même allusion à la gentillesse, « Ve-nice ».

Les pierres s’unissent aussi dans une extraordinaire cohérence, selon un plan et des esthétiques qui ne se heurtent jamais, pourtant étalées sur plusieurs siècles, mais respectueuses les unes des autres. Elles savent l’art de la nuance, non celui du slogan ou de la provocation, ce par quoi elles font barrage contre la médiocrité. Elles offrent leur monde dur, fait pour durer, en dépit de l’eau qui s’insinue.

Ce labyrinthe en forme de coquillage géant, finement alvéolé, est aussi ouvert sur la grande mer du Sud, l’Adriatique, et par elle sur l’Orient. Il a grandi là, justement parce qu’il pouvait s’ouvrir et se fermer, selon les circonstances, et faire le lien, par ses commerçants, ses savants et artistes, ses armées aussi, avec les puissances du Levant, et même, grâce à de grands voyageurs comme Marco Polo, jusqu’à l’Empire chinois.

Une puissance coloniale s’est affirmée, en variant sur un régime politique qui avait fait ses preuves, à Athènes ou à Rome, la République aristocratique, synthèse difficile, qui, lorsqu’elle réussit, permet à la fois le soin de la cité entière, et le progrès par des élites qui s’imposent l’exigence, en raison de la concurrence élective. Un des aspects du palais des doges qui stupéfiait les premiers visiteurs est qu’il n’était pas fortifié, ni même protégé d’une grille, mais il n’en était point besoin, car il régnait une entente générale depuis le peuple jusqu’au doge. Preuve de ce lien profond entre la classe dominante et la cité, Venise chuta quand l’aristocratie dégénéra partout, à la fin du XVIIIe siècle, privée de son ressort intime qu’est l’héroïsme guerrier. Elle ne se défendit même pas face à Napoléon. Entre temps, ce système politique fit rêver l’Europe réformatrice, par exemple Montesquieu.

Les briques, les marbres, les porphyres, les gemmes composent un décor de théâtre ou d’opéra qui s’inscrit dans les siècles, amoureusement augmenté de génération en génération, à tel point qu’on y croit et que le rêve, enfin, s’unit à la réalité, même si les façades semblent prêtes, parfois, à tomber, comme l’énorme Campanile de San Marco qui s’écroula le 14 juillet 1902, mais que l’homme s’attacha à rebâtir, à l’identique, pour que le rêve ne se brise pas ; toutes ces façades léonines dans leur ostentation sont redoublées en période de carnaval par les masques qui soulignent le jeu de l’être et du paraître, la tromperie, l’illusion, l’artifice, la flatterie, et, à travers ces pièges, la vérité. 

La grandeur de cet ancien empire en impose, mais la déchéance présente ajoute sa mélancolie ; tandis que résonnent dans le lointain passé les trompettes des épousailles du Doge avec la mer, sur l’immense Bucentaure rougeoyant, et les cris de victoire qui acclamaient le vieux Dandolo, octogénaire conquérant de Byzance, la ville se dépeuple et s’abandonne aux petites mesquineries du tourisme de masse ; San Marco n’est plus pour certains qu’une marque à exploiter, pour mieux berner les naïfs de passage ; la misère devient de plus en plus visible à mesure qu’on s’éloigne du luxueux centre touristique ; et la sale laideur des usines du port pétrolier de Marghera se découpe sur le proche horizon.

Mais le soleil métamorphose même la misère, et les façades délabrées prennent sous ses rayons dorés un air de tableau craquelé, dont les rides augmentent la séduction, d’autant que ces rides sont souvent celles du sourire ou du rire, car il est un air de gaieté qu’on entend chez certains Vénitiens, dans leurs intonations, dans leurs chansons perpétuelles, dans leur humeur comique qui rappelle Goldoni et la Commedia dell’arte, et qui fait comprendre pourquoi leur ville fut surnommée la Sérénissime. 

Il est aussi une lumière, redoublée par l’eau, dont l’œil sensible ne se lasse pas. Les reflets changeants offrent leurs nuances infinies et ont passionné les peintres, comme Monet, Turner, Lévy-Dhurmer, ou bien les peintres extraordinairement lumineux de Venise même, tels que Bellini et Véronèse.

Enfin, c’est la poésie qui s’exalte dans ce monde de Beauté naturelle et artificielle, ouvert sur l’infini maritime, comme sur l’infini des regards derrière les masques. Les plus grands poètes se sont sentis attirés par ce lieu, comme si l’enchantement était toujours possible ici, entre un palais et une prison, comme l’écrit Byron, entre l’élévation et la mystification, entre le Vrai et le Faux, entre le transcendant et le morbide ; c’est toujours la même quête d’identité et de dépassement de soi dans le labyrinthe, comme si Icare ou Pégase étaient nés à Venise ; du cheval ailé au lion ailé de saint Marc, il n’existe qu’une petite différence, pour nous guider dans ce qui est probablement la plus belle ville du monde.

 

Thierry Orfila, avril 2011.